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Birthmark : Antibodies

Emotions au poing et mélodies multi-couches sont ici les attributs principaux de Birthmark. Nate Kinsella aka Birthmark fait une musique aux tons irisés, aux sonorités alambiquées, comme en suspens. Issu de la scène punk et d’une tribu de musiciens nées, l’homme multi-instrumentiste fait partie de nombreux projets comme Owen, Joan Of Arc ou American Football.

Sous l’oriflamme Birthmark, il avait déjà signé un premier album The Layer en 2007. Son dernier opus Antibodies, sorti chez Polyvinyl Records,  est lumineux.
Les harmonies, au travers des huit pistes, ont ici un côté sombre dilué, empli d’une force impulsive hors du commun. Amalgame de pop, de post-punk et de rock expérimental, toutes les pistes s’embrasent. Elles embrassent les métamorphoses et se chargent de mille nuances et de mille et un reflets.

L’opus anticonformiste est harmonieux. Il semble s’en dégager une tension, un souffle délicieux aux braises incandescentes. Au travers de pièces telles que Shake Hands, Birthmark a l’art de nous transporter dans des univers où les instruments déchirent l’atmosphère doucement, mais sûrement.

Ainsi, il y règne un halo lumineux qui, au fil des pistes, tantôt se rallume, tantôt brûle comme une dernière bougie. La voix chaude de Kinsella s’en détache et fait contrepoids à la musique hautement contagieuse et intensément construite. Nul rature dans cet opus, nulle improvisation, mais une passion diffuse.

Antibodies oscille souvent entre mélodies apaisantes de cordes et percussions lunatiques à la puissance intense et à la forte pulsation rythmique. L’instrumentation est subtile et soigneusement construite, presque étagée, foncièrement espacée dans une même piste qui utilise l’ensemble des notes possibles jusqu’à en inventer d’autres.

Cuivres et cordes en forment l’étreinte, pendant que la voix de Kinsella en est fondamentalement le coeur battant. Large éventail de tons où les instruments piétinent de rage, de mélancolie et de désespoir tout salvateur. La grâce et l’équilibre délicat institués sont addictifs. Quant aux paysages sonores dépeints par l’album, ils sont majestueux. Les mélodies y rebondissent, créant des vagues langoureuses où crépitent les cordes et meurent les bois. Elles secouent la clef de voûte du chant pour mieux captiver l’auditeur.

Dès l’intro, le mélange détonnant est de mise, sous un classicisme de surface. Les sections de bois et le vibraphone sourd se mêlent. Bienvenue sur les terres de Kinsella, insaisissables, mais grandioses.

Ainsi, Stuck brûle de turbulences sous forme de discordances répétitives avec la voix de Kinsella douce qui est presque un murmure. Les secousses sont haletantes et soutenues. Les instruments à demi-ton, entourant la piste foisonnante, donnent une impression d’étouffement mélangée à un sentiment contradictoire aérien.

Shake Hands, enchaîne. Un quatuor à cordes permet des envolées et des contre-plongées tissées d’espoir où les mélodies s’échouent à vos pieds. Ici, la douceur est une force brute et la puissance toujours sous-jacente est écumeuse telle une passion dévorante.

Sous le calme apparent la tempête d’émotions n’est jamais loin, cachée derrière les notes chargées de contradictions en mouvement. Furieusement, les rêves sont au devant de la scène et emportent tout sur leurs passages. Mélange d’intimisme et d’épopée mélodique, l’hypnose, au coin d’une harmonie,  jamais ne s’épuise. Cohésion et éclectisme fusionnent et saisissent l’oreille.

Comme sur une corde raide portée par des cordes funèbres, Pacifist Manifesto est beau et énigmatique. Infini où la voix de Kinsella hante l’espace et le temps avec son « je ne peux pas vivre seul », assourdissante complainte, poignante. Cette envolée sombre est soutenue par l’orchestration qui la submerge. Les cordes menacent dangereusement et Kinsella s’expose fébrilement.

Tout au long d’Antibodies, les pistes se répondent, s’annulent ou dialoguent. Si la précédente prouvait que Kinsella ne pouvait vivre seul. En revanche, sur Please Go Away, il supplie les individus et implore leur départ. La piste navigue dans un brouillard délicieux, plein de réverbérations et de turbulences. Sa voix décalée crée les discordances et les résonances à l’infini. C’est un doux cauchemar et un large voyage en dichotomie.

Grâce au climat tenu et aux rythmes envoûtants, le vertige est atteint et le crescendo délirant. Les pistes se succèdent, mais ne ressemblent pas.
You Lighten Me Up est criblée par les cordes tragiques. Frottements et électricité douce s’y côtoient fébrilement. Le piano dégaine sur les paroles de Kinsella. La piste mène à un abandon chaotique où sa voix éthérée est désespérée. Cacophonie des sens et des songes, l’impression d’être perdu gagne.

Keep’em Out trace des sillons entourés de bambous et le vent s’y brise, tout en échos aériens. Doucement, l’ambiance se colore de nostalgie comme les flaques de ce que l’on est ou était, et l’ombre chavirante de soi-même se cabre. La voix subtilement souterraine est hypnotique.

Your Imperfections suit avec un tempo plus appuyé. Batteries et guitares y prennent leur aise, rejointes bientôt par la voix de Kinsella. Les paroles semblent être un poème adressé à lui-même, résonnant dignement.

Enfin, Big Man prête sa plume au douceur des guitares et aux choeurs d’une meute, celle que quelquefois on entend en soi, quand on prête l’oreille… Destruction ajourée de notes, Kinsella est en puissance toute distanciée, humain profondément humaniste. La piste est une conclusion en échos pour qui sait l’attraper.

Plein de doutes et de peurs, Nathan Kinsella expose habilement ses faiblesses et ses doutes qu’il assume. Aucun échappatoire n’est permis, la fuite devant le meilleur comme le pire est inenvisageable pour lui. C’est ce que dit sa musique. Seul l’artiste y puise sa source d’inspiration, avec magnificence.

Combustion lente proposée ici, Antibodies nous procure des armes et des larmes qui remplissent l’univers. Kinsella illustre la phrase de Gabriel Garcia Marquez:  » Il se portait mieux que nous tous, mais quand on l’auscultait on entendait les larmes bouillonner dans son coeur ».
Lui, utilise les mélodies pour détecter et neutraliser les agents pathogènes que sont les virus modernes de la peur ou du désespoir.
Il pince fort, mais jamais n’écorche. C’est là toute sa force.

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