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Gabriel Garzón-Montano – Bishouné : Alma del Huila

Le commentaire sportif et la critique musicale ont en commun un goût prononcé pour l’épithète et l’hyperbole. Dans ces deux contextes, on constate que la sur utilisation du mot « artiste » rend ce terme vide de sens. Patti Smith donne dans Just Kids une définition assez juste du terme. Pour elle, l’artiste est celui qui « voit ce que les autres ne voit pas ». Une définition qui pourrait expliquer le culte voué par le commentateur sportif au meneur de jeu.
Aujourd’hui, ce type de joueur est volontiers érigé au rang d’artiste maudit pour sa vision du jeu, ses passes « géniales » et sa vision romantique du sport.

Quand un musicien réussit à tenir l’auditeur en haleine avec un simple silence, on est devant le même type d’exploit. Le musicien s’impreigne alors de l’ordinaire pour mieux le transcender. La chronique aurait pu s’arrêter là. Elle aurait parfaitement rendu hommage à un artiste qui a fait de la sobriété une arme d’embellissement massive.

Gabriel Garzón-Montano puisque c’est de lui dont il s’agit, nous gratifie ici, d’un geste musical génial. On vous annonçait la sortie de son EP Bishouné: Alma del Huila il y a quelque temps cependant nous étions loin d’imaginer qu’on tenait là l’une des sorties R&B de l’année.

Etonnamment, il prend pour cela une direction diamétralement opposée à la flopée de sorties actuelles estampillées « Nu rn’b ». Alors que la tendance est à l’ajout de sonorités de plus en plus électroniques et complexes, GGM crée des mélodies simples mais terriblement « smooth ». Rarement anglicisme aura été aussi bien employé tant l’atmosphère dégagée par Bishouné: Alma del Huila s’impose comme une évidence indescriptible en français. Sans faire de bruit, cet EP accroche vos oreilles. Au premier abord, c’est un disque parmi les multiples pépites fournies par PM. Multipliez les écoutes et vous aurez la surprise de constater que ce disque discret squatte toujours votre playlist favorite. Bishouné: Alma del Huila s’impose alors pour ce qu’il est réellement : un véritable festin auditif.

Premier titre en forme d’amuse gueule, 6.8 qui oscille entre nu jazz et rn’b.
Le charme opère dès les premières secondes. Une mélodie étirée où s’enlacent claps marqués et piano mélancolique. On y découvre également une voix suave, fragile prête à vaciller à tout instant qui fait de 6.8 un moment unique. Un morceau que n’aurait pas renier José James himself.

Si 6.8 évoque un spleen certain, il n’en est pas de même pour l’ensemble des titres du disque. On imagine aisément Everything Is Everything et Keep On Running tourner en boucles dans les futures playlists printanières. L’inspiration J Dilla est ici prégnante. Comme feu le producteur de Detroit, Gabriel Garzón-Montano accorde une attention quasi maniaque à la rythmique qu’il sait utiliser à toutes les sauces. Il le démontre avec brio sur ces deux titres.

Toutefois, le plat de résistance de cet EP reste le magnifique Pour MamanPour Maman se veut cocon apaisant, sorte de giron maternel où il fait bon vivre. Ce que l’on retient surtout, c’est que GGM réussit à transformer une caresse maternelle en gifle musicale. En bon multi-instrumentiste, il y alterne plages musicales aériennes où prédomine sa voix et plages délicatement saturées d’instruments en tout genre. Le tout entrecoupé de silences salvateurs afin de laisser l’auditeur reprendre son souffle après un crescendo final parfaitement maitrisé. S’il ne devait rester qu’un morceau, c’est bien celui-ci qui résume tous les talents de son auteur.

Naeja et Me Alone complètent cet EP en y apportant leur onirisme délicat. A l’écoute tous ces morceaux s’emboîtent comme dans un puzzle. De la voix à l’omniprésence des claps et même jusqu’au silence savamment disposés tout le long des morceaux. Pris séparément, ces éléments n’ont rien d’admirable et pourraient même être considérés ailleurs comme des défauts un peu agaçants. C’est l’utilisation de ces éléments par Gabriel Garzón-Montano qui rend Bishouné: Alma del Huila si remarquable. Tout a ainsi été travaillé à l’excès et c’est la « patte » qui habite ces six titres qui les rend si uniques. Une banalité à écrire mais à y écouter de plus près, cette qualité se fait rare.

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Gabriel Garzon-Montano - Bishouné

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