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[Live Report] : Beaty Heart + Jungle @ Le Nouveau Casino

[Live Report] : Beaty Heart + Jungle @ Le Nouveau Casino

Tout a commencé par un titre Platoon, puis une vidéo où B-Girl Terra, breakdanceuse de six ans, improvisait pleine de fierté un petit headspin entre deux pas de hip-hop. Il ne nous en fallait pas plus pour être fascinés par l’étrangeté et l’efficacité incroyable du groupe londonien.

Quatre chansons et deux clips plus tard, Jungle, qui n’a pour l’instant ni EP ni album mais juste un échantillon de singles plus géniaux les uns que les autres, affiche une tournée européenne et américaine à guichets fermés. Avant hier soir, justement, c’était au tour de Paris de pouvoir enfin les voir sur scène, avec Beaty Heart, ce groupe que nous chérissons tout autant.

Pour l’occasion, le Nouveau Casino était rempli à craqué. Sur un panneau à l’entrée nous indiquant la programmation, un seul concert dans la liste, affiche complet : celui-ci.

En première partie, ce sont les excellents Beaty Heart qui ont déboulé avec leurs rythmes chauds à l’ivresse jubilatoire. Ils arrivent sur scène et nous jouent d’emblée leur morceau le plus connu, Banana Spread.

Londonien eux aussi, on les compare instinctivement à Jungle puisque l’essence de leurs projets respectifs est la même : faire une musique à l’esthétique définitivement pop, en y incorporant des ingrédients nouveaux nous permettant d’avoir une autre vision de ce genre musical.

Les morceaux se succèdent, dont Lekka Freakout qui, mêlé à la chaleur tropicale de la salle, aux T-shirts fleuris des spectateurs et aux maracas du percussionniste, nous donne l’impression d’avoir déménagé dans les Caraïbes.

La guitare et le synthé se font soudain plus doux, et la voix du chanteur, sourire aux lèvres, s’élance dans les airs. Nous sommes finalement dans un pays imaginaire et ensoleillé fabriqué de toutes pièces par Beaty Heart, et qu’il est très difficile de quitter. Ivresse des rythmes, douceur des cadences, tout y est une invitation au lâcher prise.

Durant la pause, l’imagination s’interroge, quel sera le look potentiel des musiciens de Jungle ? Ils ont su jusqu’à présent garder un certain anonymat : des cartoons d’animaux comme avatar sur leurs réseaux sociaux, des photos de presse plutôt énigmatiques, des clips sans apparition de leur part et aucune interview accordée. Autant de raisons de plus pour éveiller notre curiosité.

Alors que les membres de Beaty Heart se baladent dans la foule, Jungle, sous les applaudissements d’un public en ébullition, arrive avec comme fond sonore des cris d’animaux sauvages et comme horizon visuel des jeux de lumières vertes. Pas de doute, nous sommes en pleine jungle. Un prélude de quelques minutes vient installer totalement cette ambiance exotique.

Parmi les instruments, nous apercevons des bouteilles de coca-cola vides accrochées par un fil à une barre de fer. En y réfléchissant bien, elles ne semblent pas si anodines, ces bouteilles.
Certes ils sont européens, mais leur esprit semble avoir traversé l’Atlantique, dispersé dans les rues sombres du Bronx. Et dans celles de la Nouvelle-Orléans, aussi. On ne sait plus trop, et The Heat vient nous extirper de cette tentative de géolocalisation quelque peu confuse, de dépassements de frontières strictes.

Le public connait les paroles sur le bout des doigts et accompagne les deux chanteurs. Parce que cette voix si particulière que nous avions entendue sur les différents titres du groupe et dont nous aurions pu supposer qu’elle était modifiée ne l’est en fait pas du tout, car elle est celle de deux personnes et non d’une seule.

Nous réalisons que l’une des particularités de Jungle est de nous emmener ailleurs, mais surtout dans une autre époque, qui en mêle elle-même plusieurs.
Leur musique est un mélange d’influences des années soixante-dix, puisque légèrement funk, des années quatre-vingt, pour le côté électro-disco, et des années quatre-vingt dix, où nous sommes pris d’une envie irrésistible d’enfiler nos vieux joggings et de se lancer dans quelques pas improvisés de hip-hop.

Les premières notes de Lucky I Got What I Want retentissent : « Don’t you forget about me, I won’t, won’t tell nobody », chantons-nous tous en cœur. Puis quatre chansons s’enchainent, sans aucune interruption.

D’abord Drops, où la salle se peint en rouge et les voix des chanteurs se font plus tendres. Nous abandonnons à ce stade toute ambition de ranger Jungle dans une catégorie musicale précise. Et à quoi bon, finalement ?

Puis le groupe se met à jouer deux inédits, dont les rythmes sont plus saccadés et les percussions plus franches, et où solistes et choristes ne font plus qu’un.

S’est alors sournoisement glissé dans nos cerveaux cette fiévreuse hâte de les réentendre au plus vite. Busy Earnin’, leur titre aux arrangements les plus vrombissants, vient clôturer le concert. L’ambiance est alors à son comble, et tout le monde se prend, la bière aidant, pour un danseur professionnel.

Le génie de Jungle est peut-être celui d’avoir réussi à capter ce qui dans notre époque distille les précédentes, que ce soit ses fulgurances ou ses éléments de pop-culture, ses incohérences ou son souffle nostalgique.

Ce groupe, c’est une bouffée d’air frais et d’optimisme, nous prouvant que la pop n’est pas arrivée au bout d’un cycle, mais en redémarre un nouveau, beaucoup plus intéressant puisqu’il digère le passé pour nous offrir quelque chose de complexe mais d’étonnamment accessible.

Et leur succès, quant à lui, est certainement dû, entre autres, au fait que le groupe a, en à peine un an, réussi à affirmer un son neuf et reconnaissable.
Chaque titre est bâti de la même façon, avec les mêmes ressorts instrumentaux, les mêmes fractures sonores, le même agencement au niveau des paroles. Leurs chansons se ressemblent, mais leur travail ne ressemble à celui de personne d’autre. Ils ont ce que recherche tout artiste :  une identité singulière.

Nous rappelant à la réalité, Le groupe s’en va ; la salle hurle. C’est le moment du rappel. Il ne manquait que Platoon pour « boucler la boucle » et parfaire ce concert par le morceau qui, pour beaucoup d’entre nous, nous a fait découvrir Jungle.

Alors, en sortant du Nouveau Casino, nous avons le sentiment d’avoir été de ceux qui ont vu éclore ces artistes, encore tout jeunes mais déjà si grands.

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