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D’Angelo – Black Messiah

C’est le retour auquel plus personne n’osait croire. Une arlésienne musicale qui nous aura tenu en haleine pendant plus d’une décennie. Non, on ne parle pas de Dretox mais bel et bien de D’Angelo et de son retour fracassant.

L’histoire jugera mais on parle probablement d’un des seuls véritables génies de la black music moderne. Si cette affirmation est communément admise, l’héritage de D’Angelo ne saute paradoxalement pas aux oreilles des générations 2000. Comme l’explique ?uestlove, jamais avare de parole quand il s’agit de parler de son ami, le son que D’Angelo a apporté avec Brown Sugar et Voodoo est aujourd’hui devenu une norme. Il parait naturel pour ceux qui ont grandi avec mais, à l’époque, ce son sale et désaccordé a d’abord été décrié parce qu’il était révolutionnaire. C’est là l’histoire de D’Angelo.

L’histoire d’un artiste qui sait pertinemment où il veut aller et qui n’en démord pas. Celle d’un jeune homme ultra talentueux qui a parfois du mal à rentrer dans ce costume d’égérie qu’on a voulu lui faire enfiler. Un musicien instinctif toujours en quête de perfectionnement et qui a une peur panique de la redite. Rien de pire que de plus rien avoir à exprimer en musique…

Pour casser ce silence de 14 ans, il fallait donc avoir quelque chose à exprimer. Une nouvelle direction musicale à explorer. C’est ce que laissait entrevoir D’Angelo dans ces rares indiscrétions sur le futur album. Ce renouvellement de sa musique, D’Angelo est parti le chercher dans le rock psyché et la funk. Sly Stone est une influence évidente, d’autant plus que D’Angelo s’est mis en tête de maitriser la guitare, un des rares instruments qu’il ne maitrisait pas encore. Et le résultat est des plus convaincants.

Ce tournant s’accompagne aussi d’une considération politique plus forte. Depuis la pochette de l’album jusqu’aux textes rédigés avec Q-Tip, D’Angelo jette un regard froid mais lucide sur la condition des noirs américains aux US. Pour preuve, voici un extrait de The Charade :
« All we wanted was a chance to talk
‘Stead we only got outlined in chalk
Feet have bled a million miles we’ve walked
Revealing at the end of the day, the charade »

Dans une Amérique post-Ferguson qui semble replonger dans une nouvelle crise identitaire, D’Angelo énonce une revendication partagée par toute une communauté.

Pour être tout à fait complet, il convient de préciser que D’Angelo est très bien entouré dans la conception de ce Black Messiah. On trouve ainsi à ces côtés, The Vanguards qui est la formation qui l’accompagne désormais en concert. Parmi ces Vanguards, on notera la présence de l’éminent bassiste Pino Palladino, membre des feu Soulquarians. Jesse Jackson, ancien compagnon de Prince depuis l’époque de The Times fait également partie de l’aventure et son travail a représenté une grande influence pour D’Angelo.

Ce solide « side band » est complété par des guests talentueux. On citera notamment ?uestlove et Chris Dave à la batterie. Roy Hargrove, le patron du RH Factor s’occupe quand des lui des arrangements des cordes.

Ce line-up impressionnant est renforcé par des musiciens expérimentés comme le batteur James Gadson, le légendaire Q-Tip donc et la chanteuse funk Kendra Foster. Figure également au casting l’ingénieur Russell Evalldo qui apporte la touche « vintage » qui avait déjà fait le succès de Voodoo.

Black Messiah, une écoute en deux parties

La première moitié de l’album est empreinte de cette atmosphère psyché que souhaitait installer D’Angelo. Plus violente, plus dure, elle est aussi peut-être la plus créative artistiquement parlant. Pour se faire une idée, il suffit de jeter une oreille au titre  » 1000th Death « . Crachin de guitare oscillant entre rock et P-Funk, ce morceau est susceptible de déboussoler les amateurs de Soul pure et dure.

Cette fameuse première partie contient le titre Sugah Daddy, le single de l’album, morceau funky par excellence porté par les keys de D’Angelo et le jeu à la basse de Palladino. Un véritable délice.

Pour atténuer quelque peu la rudesse et l’énergie de ce premier passage, voici venir Really Love. Ballade sensuelle au ton hispanique et au jeu ultra soigné. C’est le morceau où le chant de D’Angelo se marie le mieux à la musique. Un sommet de ce Black Messiah.

Pour démarrer la transition avec la seconde partie de l’album, D’Angelo instaure un no man’s land avec Back To The Future I. Un espace où le passé et le présent s’entrechoquent pour donner naissance à ce morceau clin d’œil. Clin d’œil car il reprend des thèmes connus de Voodoo et des éléments de Really Love.

La seconde partie de Black Messiah débute en fanfare avec le bien nommé Prayer. D’Angelo a souhaité mettre la guitare en avant et c’est sur ce morceau que cette tendance ressort le mieux. Jugez-plutôt le solo de guitare final absolument ébouriffant.

Un mot également sur le très laid-back The Door à l’efficacité redoutable. The Door est construit autour d’un sifflement et un jeu de guitare épuré.

On pourrait détailler chacun des morceaux et continuer à s’émerveiller de tel ou tel détail. Ce serait prendre le risque d’une chronique à rallonge. D’aucuns diront que cet album sent quelque peu le réchauffé, que D’Angelo est en difficulté à l’interprétation et qu’on a parfois du mal à saisir son chant.

On répondra qu’aucun album du genre n’a atteint une telle maitrise musicale cette année (2014) et on pourrait même dire préciser depuis un petit bout de temps. Les mêmes diront qu’avec un tel supporting cast et le CV de D’Angelo, c’était la moindre des choses… C’est peut-être vrai cependant, arrive un moment où il convient de prendre la musique pour ce qu’elle est. Et prendre du plaisir tout simplement.

D'Angelo - Black Messiah

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