Close
Kendrick Lamar – To Pimp A Butterfly

Kendrick Lamar – To Pimp A Butterfly

Doit-on encore présenter Kendrick Lamar ? Le « Kid » de Compton a pris en otage le game depuis près 5 ans. Sa popularité dépasse désormais les frontières du rap. Autre signe qui ne trompe pas, chaque nouvel artiste lui est automatiquement comparé.

Élevé au rang de mètre étalon d’un rap qu’il domine de la tête et des épaules, on pouvait attendre de sa part un relâchement somme toute naturel. C’était là tout l’enjeu de To Pimp A Butterfly. Kendrick Lamar allait-il se reposer sur ses lauriers ? La réponse est clairement non !

To Pimp A Butterfly est une évolution majeure dans la musique de K.Dot. Sans vouloir entrer dans une guerre d’étiquette (rap jazzy vs rap funk), on constate qu’avec To Pimp A Butterfly, Kendrick assume désormais un son très organique. On est loin des ambiances électros light qui teintaient la plupart des instrumentales de Section 80’s.

Kendrick se montre là où on ne l’attendait pas forcément même si tout bien réfléchi, ce choix n’a rien de surprenant. Avec sa très grande exigence et sa maîtrise absolue des choix artistiques, jamais Kendrick Lamar n’a lâché un album pour « rien ». Chaque album est un pas en avant, une mue artistique qui a pour objectif d’apaiser un esprit tourmenté.

Tiraillé serait d’ailleurs le mot juste. Il y a toujours eu de la schizophrénie chez Kendrick Lamar. On retrouve chez lui un côté gangsta directement lié à son passé. Il y a aussi un autre Kendrick. Celui qui tente de comprendre l’origine de cette violence et lui donner un sens. Ce Kendrick là avait littéralement explosé sur Hii Power. Certains diront que cet aspect de sa personnalité a été exacerbé par Ab-Soul, le vétéran politisé du Black Hippy.

« I don’t give a fuck about politics in rap my nigga. » Malgré cette phase lancé à brûle pourpoint dans Hood Politics, il semble bien que ce soit précisément cette dimension politique qui a pris le dessus chez lui.

En entrant dans le détail, on est d’ailleurs impressionné par la richesse des textes. A tel point, qu’on ne parvient pas à isoler un texte en particulier. Non pas que Kendrick soit devenu d’un coup grand lyricist. Ces textes n’ont pas l’éclat du Talib Kweli d’antan par exemple. On est pourtant touché par ces paroles. Peut-être parce que plus que des réfections abstraites, elles reflètent un vrai cheminement personnel, basé sur un vécu très fort. En clair, Kendrick vit ce qu’il écrit. Cette tension, ces interrogations et parfois même cette honte de soi ne sont pas de simple posture. Avec To Pimp A Butterfly, il invite l’auditeur à le suivre dans son subconscient. Sans rien lui cacher.

Cette invitation à le suivre est symbolisée par ce poème déroulé d’un bout à l’autre de l’album et qui se termine avec une interview avec 2pac. Symboliquement, ce dernier apparaît à la fin. Comme un grand frère et comme une personne ayant déjà été confronté à ces questions. Il apporte ces réponses aux questions posées tout au long de cet album. Et elles sont nombreuses…

On citera notamment le story telling de How Much Cost A Dollar où Kendrick raconte sa rencontre avec un sans-abri sur un parking, prétexte à une introspection très personnelle. Dans  » The blacker, the berry « , c’est la posture du rappeur qu’il questionne et leurs rôles pas si anodins dans ce cycle de violence. Dans  » Hoods Politics », ils renvoient dos à dos gangs et politiciens.

Pour ne rien gâcher, le flow de K.dot frôle la perfection. Techniquement, Kendrick peut faire tout et n’importe quoi. Chanter et rapper n’a jamais vraiment été un problème pour lui et il le prouve une nouvelle fois. Sur King Kunta, il alterne même les deux. Sur Institutionalized, il pastiche gentiment le flow de Snoop. Sur For Free, morceau qui saute inévitablement aux oreilles, Kendrick se lance dans une interprétation à la limite du chant jazz. A l’écoute de ce passage, on pense immédiatement à Myka 9, autre légende de la LA au flow versatile. Le ton est moins assuré mais la performance n’en est pas moins remarquable.

Si les textes et l’interprétation sont de très haut niveau, les productions ne sont pas en reste. Oscillant entre vibe funky, univers jazzy et productions plus agressives, To Pimp A Butterfly réussit la synthèse entre ces différents univers. Cette réussite passe par une étroite collaboration entre producteurs historiques de Kendrick Lamar (Sounwave, Terrace Martin, Rahzi) et l’apport de nouveaux musiciens.

Les quelques pistes jazzy de l’album sont directement chapeauté par Terrace Martin. Il produit notamment l’audacieux For Free et se démultiplie en jouant de divers instruments sur plusieurs morceaux. Autre acolyte de Lamar, Sounwave produit ou coproduit la plupart des pistes de l’album et permet à l’album de conserver une continuité avec les précédents notamment dans l’agressivité des drums.

En plus de ces excellents partenaires de jeu habituel, on trouve pléthore de musicien aux talents confirmées. On citera notamment Robert Glasper qui assure derrière les claviers et surtout la sensation jazz Ambrose Akinmusire sur le final Mortal Man. Son jeu de trompette mêlée au sample de Fela offre à To Pimp A Butterfly le final qu’il mérite.

Pour l’aspect « funk », on notera la présence du patron Georges Clinton. C’est néanmoins Thundercat qui crève l’écran. Le bassiste -inexplicablement sous côté en tant qu’artiste solo- apporte sa démentielle énergie à ce TPAB comme sur Wesley Theory ou King Kunta.

Parler de classique est sans doute prématuré. Cet album doit encore passer l’épreuve du temps. On est pourtant persuadé qu’il aura une grosse influence et pourra créer une mode durable. « He said it’s funny how one verse can fuck up the game » affirme Kendrick. C’est tout ce qu’on souhaite à ce To Pimp A Butterfly.

Kendrick Lamar - To Pimp A Butterfly

Close