Un geste discographique en deux temps
Lucas Debargue ouvre une nouvelle page de son parcours discographique avec un double album entièrement dédié à la figure de George Gershwin. Le projet juxtapose deux approches : la réinterprétation orchestrale du répertoire le plus connu du compositeur américain et une collection de pièces personnelles du pianiste, qui prennent pour point de départ l'univers chanson‑jazz de Gershwin.
La première partie : tradition orchestrale et liberté pianistique
La première partie a été enregistrée à la Philharmonie de Paris et met en scène le Concerto in F, trois Préludes pour piano et une version singulière de la Rhapsody in Blue. L'Orchestre de Paris est dirigé par Elim Chan. Debargue joue sur le piano identifié SP/287 de Stephen Paulello, et y ajoute des cadences personnelles à la Rhapsody — un geste qui s'inscrit dans la longue tradition d'interprétation flexible de l'œuvre.
Ce choix rappelle que la genèse de la Rhapsody est elle‑même composite : créée en 1924 avec l'orchestre de Paul Whiteman, la partition avait été partiellement orchestrée par Ferde Grofé et la partie pianistique laissait une large marge d'initiative au soliste. Les archives sonores de Gershwin — rouleaux de piano mécanique et disques de la fin des années 1920 — montrent le compositeur jouant avec une liberté rythmique et ornementale notable, une latitude que Debargue revendique ici.
"Pourquoi devenir un Ravel de second ordre quand on est déjà un Gershwin de premier ordre ?"
La célèbre anecdote rapportée autour de Maurice Ravel, citée dans le dossier, illustre l'écart de langage musical entre deux écoles et explique la démarche de Debargue : respecter l'esprit improvisé et populaire de Gershwin plutôt que d'en faire une transcription académique stricte.
La seconde partie : écriture pianistique inspirée
Le disque se prolonge par une suite de pièces signées par Debargue lui‑même, nées de l'écoute et de l'empreinte de Gershwin. Cette seconde partie, qualifiée d'« audacieuse » dans le dossier de présentation, contient notamment douze études de virtuosité et illustre la capacité du pianiste à transposer les modèles du jazz et de la chanson populaire dans un langage contemporain et personnel.
- Lieu d'enregistrement : Philharmonie de Paris
- Orchestre : Orchestre de Paris
- Direction : Elim Chan
- Instrument : piano SP/287 de Stephen Paulello
- Structure : double album — partie orchestrale / partie solo et compositions
| Partie | Contenu | Particularité |
|---|---|---|
| Première | Concerto in F, 3 Préludes, Rhapsody in Blue | Version personnelle de la Rhapsody avec cadences ajoutées |
| Seconde | Compositions de Debargue, dont 12 études | Pièces inspirées par l'univers de Gershwin |
Un artiste au dialogue permanent avec les héritages
Ce disque marque une étape dans la trajectoire de Debargue, qui a récemment consacré ses disques à des répertoires contrastés — des sonates de Scarlatti à l'intégrale de l'œuvre pour piano seul de Fauré. Ici, le pianiste affirme une préoccupation récurrente : faire dialoguer la tradition savante et les langages populaires. Le projet pose aussi une question d'interprétation pour les pianistes « classiques » : faut‑il gommer la part d'improvisation inhérente au matériau gershwinien ou préserver sa souplesse originelle ?
L'annonce de cette parution invite à réécouter Gershwin non comme un patrimoine figé mais comme une matière vivante, susceptible de réactions personnelles et d'élans créatifs contemporains — démarche à la fois historique et ouverte portée par un musicien déjà reconnu pour son intelligence de texte et sa singularité pianistique.